Antandroy

Les Antandroy, un peuple façonné à l'image de l’extrême sud malgache.

« Les pays des épines » disent les uns ; « le pays où l’eau se cache » ajoutent les autres : voilà ce qu’est l’Androy aux yeux de ses hommes. Terre oubliée du sud malgache, coincée entre océan, tropique du Capricorne, fleuves Menarandra et Mandrare, l’Androy voit chaque année ses mares et ses rivières s’assécher pour neuf mois consécutifs. Le reste du temps, c’est une timide saison des pluies tout juste suffisante pour alimenter quelques semaines les lits craquelés des cours d’eau, et rendre un peu moins praticables les rares pistes de ce bout du monde.

Dans cette contrée, le soleil semble écraser tout ce qui ose dépasser de la latérite. Rares sont les feuilles qui résistent. Ici c’est le règne des épines, mieux adaptées au cruel manque d’eau. Tant et si bien que c’est un de ces arbustes épineux, le roy, qui a donné son nom à la région et à son peuple : les Antandroy, « ceux du pays des épines ». Mais l’Androy c’est aussi des paysages inattendus et un sentiment permanent de jamais vu. Et pour cause ! Avec une flore à 90% endémique, on découvre des espèces aux formes fascinantes, effrayantes, comme le sont les poissons abyssaux pour le monde marin. Parmi elles, les fantsiholitra, ces didiéreacées aux allures de pieuvres hérissées d’épines, qui portent jusqu’à douze mètres de haut leurs minuscules feuilles poussant à même le tronc ; les famata, euphorbiacées et les rohondroho qui arborent la brousse de leur fouillis de tiges pareilles à des saucisses ; mais aussi les pachypodium en forme de cierge, les baobabs nains… et enfin la raketa, cette cactée qui s’est imposé dans tout le sud, au point de faire partie des grandes pages de l’histoire de l’Androy.

Région hostile, végétation inquiétante, pendant longtemps les explorateurs occidentaux évitaient de s’aventurer dans cette contrée que décrivait ainsi le colonel Lyautey :

«  Il faut évoquer les plus fantaisistes compositions d’un Gustave Doré illustrant des histoires de sorcières ou d’un Riou créant pour Jules Verne des mondes imaginaires, si l’on veut se faire une idée de ceci. C’est l’irréel. Pas une plante, pas un arbre qui ait un aspect familier. On marche en pleine forêt, mais une forêt de rêve sous-marin, une forêt d’arbres sans feuilles, de grandes euphorbes que l’on nomme fantsiholitra, dressant de grands moignons sinistres.  A leur pied, un lit de cactus, et puis, sous cette futaie, un taillis d’arbustes fantastiques : le rahondra ou l’arbre à saucisses, le famata où chaque chose comme un cornichon. Parfois, un baobab monstrueux et difforme. C’est horrifiant. Toutes ces branches vous entourent, vous menacent comme des tentacules. Cette nature est hostile. Pas une plante sans épine. Une belle fleur rouge s’épanouit, engageante. Vous la touchez, elle vous blesse. Un arbre hypocrite vous repose l’œil, avec un air bénin de saule pleureur : cette fois, c’est bien une feuille, de ce pâle argent que reflètent les étangs de chez nous : n’y touchez pas, elle est hérissée d’épines ».

Extrait de Les Provinces malgaches de Philippe Oberlé.

Avec un caractère et des corps taillés à l’image de leur milieu, les Antandroy sont de redoutables guerriers, à la fierté et au courage sans mesure. S’ils sont les plus pauvres des dix-huit ethnies malgaches, ils en sont également les plus redoutés. Tous, les perçoivent comme l’exception de Madagascar, « le peuple de l’île ». Forte cohésion, esprit belliqueux, et comportent imprévisible, ces hommes ne reculent devant rien pour préserver l’honneur du clan.

Aujourd’hui encore, ces hommes, dont l’origine reste une énigme pour les spécialistes de Madagascar, sont les seuls à braver le rude quotidien de cette terre inhospitalière, au prix de conditions de vie des plus précaires. D’ailleurs on ne pleure pas chez Les Antandroy, peut-être parce qu’ici l’eau est si rare qu’une larme ne vaut pas la peine d’être versée. Par leur obstination, ils ont su s’adapter, faisant de l’Androy leur forteresse, et des épines leurs alliées.

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Terre vouée aux épines et aux guerriers, l'Androy est une forteresse impénétrable.

« Longo Tandroy ny raketa » : les Antandroy et les cactus sont parents. Ce proverbe connu dans tout l’Androy évoque les guerres passées contre les tentatives de colonisation. Tout  Antandroy sait que les raketa ont permis de remporter de nombreuses victoires, et que sans leurs épines la résistance aurait tourné court. Mais le souvenir de la colonisation française demeure dans la mémoire collective comme le plus vif et le plus douloureux. Et pour cause. En 1895, comme ils l’avaient brillamment fait face aux armées Merina soixante cinq ans auparavant, les Antandroy résistèrent aux Français en s’appuyant sur l’hostilité du terrain. Barricadés dans leurs villages par infranchissables enceintes de raketa, ou empêtrant leurs ennemis dans d’insondables forêts d’épineux, les Antandroy ont toujours tenu tête à leurs rivaux. Longtemps, l’Androy fut la hantise des troupes coloniales françaises ; les fusils demeurant impuissants face à ces murailles de cactus.

Témoignage du découragement des troupes par le colonel Blondlat :

« Alors commençait  un pénible cheminement entre les hautes murailles de cactus (…) Il ne fallait pas d’ailleurs, songer à aller à droite ni à gauche, à essayer de tourner les passages difficiles ou les obstacles ; les raketa forment un bloc (…) pour arriver au village qui est le cœur de ce chao épineux, il faut débarrasser le sentier et le suivre. Il n’y a pas d’autre solution. (…) Les guerriers Antandroy se glissaient autour de nous, tiraient leurs coups de fusils devant, derrière, sur les côtés (…) Généralement ils nous suivaient par des sentiers parallèles à ceux sur lesquels nous étions engagés, connus d’eux seulement, et d’ailleurs impraticables pour nous. »

Extrait de Les Provinces malgaches de Philippe Oberlé.

Mais un premier coup fut vacillé la résistance Antandroy lorsque l’armée s’en prit à leur bien le plus précieux : le zébu.car c’est toute leur culture qui gravite autour de cette animal. Privés de ses bœufs, un Antandroy n’a plus de place parmi les siens. Il perd ainsi sa raison de vivre qui est de faire accroître à tout pris son cheptel pour acquérir prestige et reconnaissance aux yeux de ses voisins, pour répondre au but ultime de son existence : posséder pour ses funérailles plusieurs dizaines de zébus à égorger et autant de bucranes à déposer sur son gigantesque tombeau, puis devenir enfin un ancêtre honoré. D’ailleurs le proverbe ne ment pas : « celui qui meurt sans laisser aucun zébu est la honte et l’humiliation de sa famille. »

Aujourd’hui encore la vie n’a pas d’autres priorités que cette quête aux zébus. La souffrance quotidienne, la faim, la soif importent peu car la richesse et le  prestige ne viennent que si l’on a des zébus. Et il est courant de rencontrer un vieillard agoniser dans une misérable case, refuser de vendre une de ses nombreuses bêtes pour s’offrir les soins d’un médecin, préférant mourir avec  tous ses zébus à sacrifier pour ses funérailles. C’est ainsi que les Antandroy acceptent la rude vie de cette région.

Dans les villages, toute la mémoire collective que les anciens transmettent aux plus jeunes relate des guerres interclaniques qui se sont faites pour ou par le zébu. Ce sont des centaines de milliers de bêtes qui sont brassées, échangées et sacrifiées chaque année ; et d’une génération à l’autre on ne perd jamais le fil des comptes. Ainsi, c’est tout un système traditionnel, une justice coutumière appelée dina qui s’est mise en place autour de cet animal. Déjà pluriséculaire elle persiste et se développe partout où les Antandroy l’amènent. A Tuléar où beaucoup de migrants de l’Androy viennent tirer les pousse-pousse, la gendarmerie voit souvent les différents et les litiges se réparer par un dédommagement en zébus.

C’est ainsi depuis que les dieux ont désigné le zébu comme le plus noble des animaux : on s’élève pour le contempler, pour l’échanger, le sacrifier…, pour nourrir les esprits et  la culture plutôt que les bouches. Là est la force des Antandroy : une vocation spirituelle qui transcende la dureté du quotidien sur terre. Déjà déstabilisé par cet ennemi qui s’attaquait au symbole et à la richesse de leur culture, les Antandroy ne se doutaient pas du cataclysme qui les attendait. En 1928, une cochenille de la Réunion voisine est introduite dans le sud malgache. Accident biogéographique dû auxpremières affres de la mondialisation ou stratégie coloniale ? L’Histoire n’a pas encore répondu, mais cette cochenille détruisit la totalité des raketa. Moyen défensif contre l’agresseur, mais aussi source d’eau et de nourriture pour les hommes et les zébus, ce cactus si familier aux peuples du sud disparut en deux ans, ouvrant l’Androy à l’étranger, aux nuages de sauterelles affamées, à la famine et à l’indignation. Cette rupture de l’équilibre entre l’Androy et son peuple est marquée eu fer rouge dans le cœur de tout Antandroy. Et si aujourd’hui l’indispensable raketa est réapparue, personne n’a oublié ce drame qui marqua la fin d’une époque révolue.

Mais l’Androy reste ce qu’il a toujours été : authentique, captivant. Seuls témoignages de la colonisation : quelques bâtisses en ruine et des bornes décrépites devenues insignifiantes le long du chaos des pistes. Et si les hommes demeurent, c’est qu’ils ont su préserver leur forte identité culturelle.

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Le zébu: centre de la culture Antandroy.

Sihanamaro ; village de brousse. La légende dit qu’en s’installant ici, les villageois acceptèrent de mourir jeune mais d’avoir en contrepartie plus de zébus que leurs voisins. Un choix des plus naturels pour un Antandroy.

Il est l’heure, et les minuscules cases en branchages se détachent peu à peu sur le ciel qui s’éclaircit. Déjà les silhouettes des jeunes bouviers traversent le village encore silencieux. Le plus jeune doit avoir sept ans tout justes. Comme avant chaque lever de soleil, ils répètent les gestes transmis dès leur plus jeune âge par leurs ancêtres. Ici on est bouvier dès qu’on tient sur ses jambes. L’enclos de gigantesques cactus s’ouvres su r les bêtes. Quelques cris stridents et coups de bâton pour mettre de  l’ordre dans le cortège de cornes qui s’élance vers l’horizon. Garants du troupeau, ces enfants ne rentreront que le soir, après avoir nourri les zébus de raketa dont ils brûlent au préalable les épines. C’est au cours de ces longues journées en brousse que ces jeunes bouviers armés de sagaies et de frondes développent l’instinct indispensables à la survie dans ce milieu hostile. Ils connaissent les graines et les fruits qui calment la faim, la soif et la douleur, et savent éviter les manguiers peuplés de mauvais esprits.

Plus loin, à l’ombre d’une euphorbe, un groupe d’hommes débat, l’air grave : ce matin certains zébus manquent au troupeau du village. Probablement un vol ; des jeunes du clan voisin qui, pour provoquer leur bravoure aux femmes, sont venus cette nuit dérober quelques bêtes dans l’enclos. C’est une tradition codifiée et respectée qui persiste, bien que la justice et la morale des vazaha, (les blancs) aient perverti cette pratique aux antipodes de leurs principes. Les hommes réunis se concertent. Ils savent que la gendarmerie, trop éloignée, ne pourra pas résoudre l’affaire dont il va de la fierté du clan. Et quand bien même elle saisirait les coupables, la prison ferait d’eux des héros dans toute la contrée car ils auraient échappé au clan offensé. La seule solution est d’engager une poursuite, et s’en remettre au fomban-drazana, la justice coutumière. Tout savent exactement quels zébus leur ont été volés, se rappelant aussi bien de la forme de leurs cornes, que leurs oreilles taillées en blasons distinctifs.ils sont capables de reconnaître parmi une multitude d’empreintes, celles des sabots de leurs zébus. Armées de sagaies et de fusils, ces excellents pisteurs se lancent dans la brousse pour une longue traque qui les amènera peut-être à un affrontement. Si l’un d’entre eux est tué au cours de cette poursuite, le fomban-drazana exige que les voleurs rendent les bêtes, car un Antandroy qui meurt pour ses zébus, mérite de grandes funérailles et les honneurs de nombreux sacrifices.

Mais le respect de ces rites est menacé par la précarité économique, et les dahalo, ces pillards sans pitié, détournent de plus en plus cette pratique culturelle.

A quelques heures de charrette à zébu on retrouve Ambondro et la piste chaotique ironiquement baptisée RN 10. Aussi rares que soient les  véhiculent qui y passent, il n’en faut pas plus pour que le village soit le lieu de tous les commerces, de tous les trafics. Principales victimes de ces principes illicites : les tortues radiata. Pourtant, les Antandroy ne mangent pas ces habitantes de la brousse depuis que l’une d’entre elles  a, en se débattant, brisé avec son épaisse carapace la marmite d’un ancêtre qui tentait de la faire cuire. A cette légende s’ajoute des lois récentes protègent l’espèce menacée.

Mais, face à la faim, certains on préféré oublier lois et tabous, et braconner ces proies faciles qu’ils voient partir vers des destinations d’un autre monde : l’Europe, l’Amérique … où des collectionneurs  s’offrent des spécimens endémiques pour 10 000 $. Les amendes dissuasives tombent rarement ; seulement quand les gendarmes ne se voient pas  verser un bakchich par le contrebandier. D’ailleurs c’est sans aucune appréhension  qu’un trafiquant montre sa chasse : une dizaine de carapaces jaunes et noires entassées au fond d’une cage attendant d’être vendus moins de dix francs français à un convoyeur de passage, ou de finir évidées et mangées  par quelques villageois peu regardant sur la coutume. Peut-être demain, jour de marché hebdomadaire où toute la brousse avoisinante se retrouve à Ambondro.

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Toute sa vie on prépare ses funérailles et son passage vers le monde des ancêtres.

Etrange rassemblement de plusieurs dizaines de charrettes à zébus arrivées cette nuit dans ce coin de brousse d’ordinaire désert. Il en débarque encore de toute part entre les raketa et les euphorbes. Venues de loin et en très grand nombre, c’est la moitié de l’Androy qui semble s’être donné rendez-vous pour ce lever de soleil. Un événement se prépare : demain un ray aman-dreny , homme de pouvoir et de sagesse sera enterré.

Si toutes les cérémonies, de la circoncision jusqu’au mariage, rythment la vie et scellent l’intégration de tout Antandroy à son peuple, les funérailles sont sublimées par la communauté : de cette cérémonie dépendra le passage du défunt vers ce monde fascinant, invisible qu’est le monde des esprits.

Tous ont parcouru pendant  plusieurs  jours  la  fournaise de l’Androy, délaissant  leurs  tâches quotidiennes, pour honorer la réputation de leur clan à cet  événement. Voilà de longs mois que le décès a eu lieu ; mais le défunt a été laissé au fond de son tronc évidé et calfeutré de « désodorisantes » patates douces, en attendant que toutes les personnes apparentées de près ou de loin au défunt soient invitées, que le tombeau soit  préparé, que l’on soit sûr de ne pas l’enterrer vivant.

Enfin la cérémonie début. L’arrivée de chaque clan sur la place cérémonielle se doit  d’être remarquée. Et c’est  par des cris, des danses et des coups de fusil, qu’un à un, ils se présentent aux anciens de l’assemblée. Certains luttent péniblement avec des zébus surexcités par le bruit, qu’ils viennent offrir à la famille du défunt. C’est tout l’honneur d’un clan qui se débat à grands coups de cornes au milieu de la foule. Les cordes qui retiennent ces monstres sont prêtes à craquer. Sous leur chapeau, les hommes, fiers, lacent des regards aussi tranchants que leur sagaie. Les femmes arborent des clefs d’œuvre de coiffure, et agitent leur plus beau lambahoany.

Peu à peu la foule s’accroît, s’échauffe, s’électrise sous des rythmes effrénés à réveiller la brousse. Les musiciens sont  payés pour jouer jusqu’à  tomber d’épuisement ; les notes incontrôlables du tsapiky pénètrent tous les coups, secouent les formes des filles célibataires, remuent des enfants sachant  à peine tenir sur leur jambes. Pas le temps de reprendre son souffle, la brousse se met à exploser de toute part. Une épaisse poussière, soulevée par la foule en liesse, flotte en permanence, se mélange à la chaleur, à la sueur, à l’alcool et aux esprits. De tous côtés s’improvisent d’interminables beko, ces chants qui retracent la vie du défunt, et de puissants tsinjake, danses rythmées de frappes de pieds et de souffles rauques. L’obscurité de la nuit n’enlèvera rien au délire de la foule : les Antandroy ne craignent pas le monde nocturne. Seules quelques femmes âgées veillant sur le cercueil conservent encore leur sobriété. Autour, le toaka gasy, alcool à 90° prohibé pour ses effets dévastateurs, coule par litres dans les gorges des broussards, repoussant la fatigue, rapprochant des esprits.

Partout ailleurs on pleure les morts, ici la mort donne lieu à la plus importante de toutes les fêtes. Pas de tristesse puisque le défunt n’est pas perdu pour les vivants, il est devenu esprit, le but ultime de tout Antandroy. Toute sa vie on prépare le passage vers ce monde des esprits en accumulant un maximum de zébus à sacrifier pour ses funérailles.

Ce n’est qu’après deux jours que l’euphorie ininterrompue se calme et que les musiciens s’arrêtent pour la mise au tombeau. Complaintes chantées dans une semi-transe et pleurs mimés accompagnent une dernière fois le défunt. Sur le cercueil, des lambamena et des miroirs qui forceront l’esprit, effrayé d’y voir son reflet, à quitter le corps du défunt. A côté, une valise, et tout le nécessaire pour le voyage vers le monde des ancêtres. Un groupe d’hommes s’attaque à la case du défunt jusqu’à ce qu’elle s’effondre ; d’autres s’élancent dans une course à travers la brousse : il faut obliger l’esprit à quitter le village en le perdant dans la nature. Sinon il deviendra fantôme.

Le tombeau, gigantesque, est prêt à recevoir le cercueil. Les sacrifices peuvent commencer ; honorer les ancêtres coûte que coûte !

« Pourquoi pas les deux blancs ? » lance un homme à la foule. Non, les ray aman-dreny déclarent que le sang de zébu et de mouton suffira. Une grosse cérémonie, et ça peut être plus de 80 zébus que l’on égorge. Offrir aux ancêtres ce que l’on a de plus précieux. Le sang gicle. Des kilos de viandes, mais pas de festin : ce qui compte, ce sont les cornes que l’on pose sur le tombeau avec les aloalo en bois. Le soleil se couche et les invités repartent lentement pour leur brousse. Tout redevient calme, comme toujours. Seules les flaques de sang et la poussière qui se dissipe trahissent la cérémonie tout juste éteinte. Déjà on attend le prochain enterrement pour recommencer à nouveau, pour célébrer ce monde supérieur que l’on rejoindra un jour.

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Le fragile équilibre d'une survie quotidienne.

Retour dans les terres. Au cœur géographique. Au cœur géographique de l’Androy un village a été baptisé Analamahery : « la grande forêt ». Une richesse inestimable que ces arbres qui offrent leur ombre providentielle contre l’impitoyable soleil. Un refuge pour les emblématiques makis, ces lémuriens à la queue annelée, et de nombreux autres animaux du bush. Mais jusqu’à quand ? Car déjà à plusieurs dizaines de kilomètres aux alentours on vient jusqu’ici pour défricher et surcharger les charrettes à zébu du bois nécessaire à la construction des cases, des cercueils, et aux tâches quotidiennes. Bien qu’adaptée à une sècheresse qui s’aggrave chaque année, la forêt de l’Androy risquerait à long terme de fondre comme une peau de chagrin. Et c’est toute la faune et la flore de l’extrême sud malgache qui risquent d’être menacées par la pauvreté, la pression démographique et l’absence de perspective à long terme chez ces populations. D’ailleurs, beaucoup s’inquiètent du fait que les arbres suffisamment gros pour y creuser les cercueils aient presque totalement disparus de l’Androy. Il faut aujourd’hui aller les chercher très loin pour les acheter toujours plus chers. Voix des idées de protection, contre voix de la faim, voix de la sauvegarde contre voix de la survie, les organismes de protection ne parviennent pas à sensibiliser les populations ; et les rares parcelles protégées ne font qu’accentuer la pression sur celles sui ne les ont pas. Les Antandroy continuent à défricher et à brûler pour cultiver, à abattre les arbres pour bâtir les cases, les charrettes… Et, tant que les esprits ne manifesteront aucun signe néfaste face à ces pratiques, rien ne changera…

De la même manière qu’on effectue qu’on effectue une tâche routinière, un homme d’un village voisin s’éloigne pour allumer un feu. Il s’accroupit et commence à frotter vigoureusement deux morceaux de bois pour faire naître la minuscule braise qu’il ravive par son souffle. Gestes d’un autre âge qui ont toujours cours pour allumer les feux en Androy. Plusieurs foyers s’embrasent, et c’est autant d’essences rares et endémiques qui s’éteignent dans de gigantesques crépitements. Seuls les baobabs, ces ros de la brousse retournés par les dieux pour leur avoir manqué de respect en s’élevant si haut, et les majestueux manguiers où se cachent les esprits, sont épargnés par les flammes qui déjà se propagent sur l’horizon. Un feu de brousse semblable à de nombreux autres allumés ce même soir dans le Sud de la Grande Ile. Quelques hectares de forêt calcinés qui s’ajoutent à la note déjà lourde de la déforestation. Seule solution à cette situation critique : une amélioration économique qui ne se fera que sur de longues années. Le compte à rebours est lancé.

A Analamahery comme dans de nombreux autres villages Antandroy, chaque journée commence par l’éternelle question de l’eau. Et comme  toujours, les femmes vont surveiller les précieux décilitres de liquide vital libérés selon les caprices des écoulements souterrains. Quelques villages possèdent un puits profond et circulaire, creusé par les O.N.G. Mais à Analamahery, on a conservé la technique ancestrale du puisard : un large trou profond de cinq mètres, creusé chaque année dans le lit asséché de la rivière. Calebasses sur la tête, les femmes y descendent en prenant garde de ne pas rompre l’équilibre des tonnes de sable qui menacent de recouvrir le gouffre.

Un seau à remplir, et c’est plusieurs heures d’attente pour récolter cette eau saumâtre distillée au goutte à goutte par un insensible écoulement. Souvent les femmes se relayent jour et nuit au fond du puisard pour voir s’il y quelque chose à écoper, si l’espoir ne s’est pas asséché.

Ce jour là, les quelques litres qu’elles ramènent sur leur tête suffiront pour tout le village : l’eau utilisée pour cuire les pois sera  bue, les quelques tasses restantes serviront à la toilette. Mais demain y en aura-t-il encore suffisamment ? Rien n’est moins sûr. Et peut-être faudra-t-il marcher plusieurs kilomètres, jusqu’au point d’eau voisin et ramener autant de litres qu’on pourra se procurer, autant de seaux qu’on pourra porter.

Voilà des siècles que les Antandroy ont appris à vivre dans cette cruelle précarité. Mais ils avouent que depuis quelques années la situation s’aggrave au point de laisser place à de meurtrières famines. D’ailleurs personne n’a oublié les graves sécheresses de 1991 et les nuages de sauterelles qui décimèrent l’Androy. Cette année-là, les 15 000 tonnes de riz distribuées par les organisations humanitaires n’arrivèrent pas assez tôt pour empêcher à des centaines d’Antandroy de mourir de faim et de soif.

Aujourd’hui encore les villages, l’âme meurtrie par ces douloureux souvenir, surveillent d’un œil angoissé l’assèchement de leur puits. Tous savent que si le problème de l’eau continue à s’aggraver dans les années à venir, ils seront forcés de quitter la terre de leurs ancêtres, ce pays rude dans lequel ils trouvent leur identité. L’enjeu est tellement important que certains chefs de clan se sont tournés vers les pouvoirs politiques et les O.N.G. en leur demandant de faire tomber la pluie sur l’Androy puisque leurs propres sorciers n’y parvenaient plus. Et quand ils se sont vus répondre qu’aucune administration ne pouvait commander les éléments, ce fut l’indignation, car pour les Antandroy, si ces gouvernements se prétendent capables d’envoyer des hommes sur la Lune, ils doivent pouvoir faire tomber la pluie.

Alors tous se sont retournés vers leurs ombiasy, ces devins guérisseurs qui au moins maîtrisent les esprits, lisent l’avenir dans les graines, déterminent les jours fastes, et connaissent les plantes médicinales. Qu’un villageois ait mal au ventre, et le sorcier part dans la brousse couper quelques feuilles d’aloès aux vertus purgatives ; une plaie et c’est le latex de famata (euphorbe) d’ordinaire toxque qu’il manipule comme cicatrisant ; des maux de têtes et l’on découpe l’écorce des manguiers pour y remédier. Bien d’autres secrets transmis depuis des temps où des blancs  n’étaient pas apparus ce cachent encore dans les yeux insondables de ces sorciers respectés. Une connaissance de la brousse, de ses plantes et animaux, de ses esprits invisibles leur confère le savoir et la sagesse qui fondent foi et lois dans l’extrême sud malgache.

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Plus que la faim ou la soif, seule l'harmonie avec les esprits compte en Androy.

Miltine, la fille du chef d’Analamahery, est malade. Bien qu’inquiet, le village ne s’alarme pas : ce n’est pas un nouveau cas de choléra tant redouté. Le paludisme ? Qui ne l’a pas ici ?! Cette fois il s’agit d’un mal étrange qui trouble depuis plusieurs jours le comportement de la jeune fille. Elle même ne se reconnaît plus par instant. Alors aujourd’hui on décide de s’en remettre au sorcier, car tous pressentent un mauvais tour joué par les esprits.

Dans sa case où une résine odorante, le devin guérisseur commence par écouter les rêves singuliers de Meltine. Pas de doute : un esprit vient régulièrement de Meltine occuper le corps de la jeune fille. Et les graines de sikidy qu’il jette sur la natte ne font que confirmer l’invisible. Reste maintenant à savoir qui est de cet hôte indésirable afin de lui faire quitter sa victime. Pour cela le sorcier va l’appeler par la transe : le tromba va avoir lieu.

L’atmosphère devient étouffante dans la hutte où s’entassent les villageois. Un joueur de marovany (cithare sur caisse) se fait une place à côté d’autres tenant des hochets en boîtes de conserve et des langoro, ces tam-tams en peau de zébu. Sans dire un mot, ils entament un sabo, aux rythmes rapides et répétitifs destinés à attirer les esprits. Dès lors, rien ne saurait interrompre leur envoûtante mélodie ; et les femmes se relayent pour leur verser dans la gorge d’énormes rasades d’alcool de canne. Aucune n’oubliera de jeter quelques gouttes sur le sol car les ancêtres attendent leur part. De son côté l’ombiasy s’est paré de ses plus retoutables talismans pour accueillir cet invité d’un autre monde. Il distille d’interminables incantations tandis que le regard de Miltine, tourné vers l’Est, la direction des Ancêtres, semble se vider peu à peu. L’esprit ne saurait être loin, il a entendu les appels du sorcier et rôde autour de sa proie.

Soudain, un premier spasme secoue la jeune fille, ses yeux se révulsent, ses traits se creusent, son corps est parcouru de tremblements incontrôlables. L’esprit la possède. Lentement, la musique s’arrête, et Miltine, si calme auparavant, est désormais méconnaissable au paroxysme de la transe. De sa bouche sortent des paroles qui ne sont plus les siennes ; une langue parlée en des temps passés et que seuls les plus anciens reconnaissent. A cet instant le sorcier la rejoint dans la transe. Il invite les divinités bienveillantes à le posséder et l’aider à traiter avec le souffle ancestral qui anime la jeune fille.

Autour, l’assemblée continue à chiquer sans sourciller : ici le monde est ainsi fait vivants et esprits se côtoient au quotidien, et les transes où se manifestent ces voisins invisibles n’ont rien d’anormal. Une longue discussion s’engage entre les esprits. Il s’agit  d’écouter celui qui occupe la jeune fille car tant qu’il ne sera pas satisfait, il refusera de dévoiler son nom et continuera d’infliger ses peines à la possédée. Plusieurs séances de possession peuvent être nécessaire avant qu’un accord soit trouvé l’esprit. Aujourd’hui l’intarissable palabre a apaisé l’être invisible ; il accepte de révéler son identité avant de quitter le corps : c’est le doany, esprit d’un ancien roi Sakalava sue l’on connaît bien dans la région. Désormais il ne tourmentera plus la jeune fille, et la transe termine. Miltine et le sorcier retrouvent leur propre voix, leur visage redevient normal, étrangement normal même : pas une goutte de sueur, pas une trace de fatigue sur leur corps qui, pendant les quatre heures qu’a duré le tromba, a été parcouru de tremblements frénétiques ! Comme si seule l’énergie inépuisable des épuisables des esprits permettait de tels exploits physiques. D’ailleurs  au village, on se souvient d’un possédé qui éteignit de sa langue un tison ardent sans aucun signe de douleur.

La cérémonie se clôt par le sacrifice d’un mouton que réclamait de doany. La jeune fille, quand à elle, est parée de talismans protecteurs que le sorcier confectionne à partir de ses osy, des cornes de zébus sacrifiés remplies de miel, d’herbes sacrées, de pièces d’argent…Et c’est autour du cou, des poignets, des chevilles et dans ses cheveux, que le jeune fille porte ces étranges « médicaments ».

Une nouvelle fois l’ombiasy a été le médiateur entre le visible et l’insondable. Une nouvelle  fois il a préservé cet équilibre entre l’homme, le monde de la nature et le monde insaisissable du spirituel, seule condition à la survie en Androy.

Une nouvelle fois l’ombiasy a été le médiateur entre le visible et l’insondable. Une nouvelle fois il a préservé cet équilibre entre l’homme, le monde de la nature et le monde insaisissable du spirituel, seule condition à la survie en Androy.

Face à cette adaptation harmonieuse d’un peuple à une contrée des plus rude du globe, Georges Heurtebize, ethnologue vivant depuis 45 ans parmi les Antandroy, n’hésite pas à affirmer, comme tous ceux qui connaissent les Antandroy, qu’ils sont l’ethnie qui survivrait le mieux à un cataclysme planétaire tant ils savent se plier aux conditions les plus extrêmes.

Assis sur sa natte dans sa case dépourvue du moindre meuble, ce Français au calme et à la sérénité  légendaire a été géologue dans les premières missions Paul Emile Victor en Antarctique, puis, au hasard d’un voyage, il a découvert l’Androy pour ne plus en repartir. Aujourd’hui, il vit dans la simplicité que réclame  cette contrée, écrit ses ouvrages à même le sol, et certains l’appellent « l’Antandroy blanc ». Tous l’ont accepté et personne ne redoute qu’il soit un « Vazaha mpaka fo », un Blanc mangeur de cœur, comme le prétend cette croyance très répondue en brousse. Un grand homme pour l’extrême sud malgache : son musée et ses livres tentent de faire connaître son peuple adoptif.

Villageois avant d’être ethnologue, Georges Heurtebize participe à la vie du village. Sa case ouverte à tous, il voit sans cesse des hommes, des femmes et des enfants venir le saluer, échanger des nouvelles, ou encore lui demander conseil. Et si ce Français du bout du monde est tant attachés aux hommes de l’Androy, c’est que leur espérance face à la mort leur attribue une fabuleuse liberté, celle d’être détaché de toutes les difficultés du quotidien, de toutes les craintes du lendemain, de sourire quand tout autour appelle les larmes.

Ici, la vie se déguste comme le fruit des raketa : sans se soucier des épines.

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Faux Cap, un monde du bout du monde.

« Un monde du bout du monde »

 A faux cap, la pointe la plus australe de l’île avec le Cap Sainte Marie, il ne reste plus que l’immensité de l’océan pour séparer la fournaise de l’Androy du monde glacial de l’antarctique. Une de ces extrémités de la planète où les éléments d’affrontent et dictent leur loi aux quelques hommes et cactus encore agrippés à ces ultimes dunes. Une nature rude qui force à l’humilité ; pareille à celle d’un roman du chilien Coloane version Madagascar.

Comme souvent dans ces mondes du bout du monde, le vent souffle. Il pousse des vagues que rien n’a arrêté dans l’immensité des eaux australes. Et, ces avec toute leur puissance qu’elles  viennent se briser en de majestueuses gerbes sur le récif de corail, dans un grondement continu que les villageois appellent avec l’attachement : « note sourdine ».

Il faut dire que s’ils s’accrochent tant à leurs dunes, c’est parce qu’ils tiennent à cet océan ; et bien que les  Antandroy n’aient pas la vocation de pêcheurs comme les Vezo voisins, quand les vivres n’arrivent que trop rarement  par la terre, ils n’hésitent pas à aller les chercher dans la mer.

La marée haute faiblit quand quelques hommes commencent à préparer leurs pirogues échouées sur la plage. Masque autour du front, ils s’élancent en direction du récif, bravé comme tous les  jours le fracas .Silhouettes vulnérables qui opèrent un habile jeu avec l’impitoyable ressac pour plonger juste. Vers les nasses submergées ou libérer quelques  filer. Soudain, tous s’arrêtent de  jouer les acrobates pour admirer un instant le somptueux ballet d’une baleine à bosses et son baleineau, passant à quelques mètres de là. Tout comme les villageois qui se sont amassés sur les dunes pour ne pas manquer un bout des candales du cétacé.

Enfin le soleil décline et les pirogues reviennent alors avec quelques langoustes et de beaux poissons  Capitaine que les femmes ramènent au village. Un pêcheur raconte que ses filets renferment quelques fois d’étrangent poissons qu’il ne connaît pas. Peut-être, s’agit-il de coelacanthes. Derniers spécimens d’une espèce vieille de 360 millions d’années, ce poisson, le plus vieux du monde, encore dans les eaux de l’Ouest et du Sud malgache. Les quelques pêcheurs qui ont un jour remonté cette créature sous-marine sont tous restés effarés par son allure d’un autre âge et ses nageoires en ébauche de tétrapodes-futures pattes des mammifères.

A l’écart des embarcations, un groupe d’enfants rit autour d’un petit poisson-lune qui se gonfle de tout ce qu’il peut pour tenter en vain d’intimider ses ravisseurs. Soudain, ils libèrent leur otage et disparaissent parmi les dunes pour rassembler les zébus égarés.

A ce moment, il ne reste plus qu’une silhouette dans le ciel embrasé du couchant. C’est celle du quêteur d’œufs. Errant entre mer et dunes, cet homme ramasse inlassablement des éclats de coquilles qui sortent de l’ordinaire. Dégagés des dunes où ils étaient enfouis depuis plusieurs siècles, et trahis par leurs propres ombres sous les rayons rasants du soleil, ces fragments de quelques centimètres sont des fossiles d’œufs d’aepyornis. Voilà plusieurs années que ce villageois reconstitue ces œufs surprenants, hauts de 40 centimètres et pouvant contenir jusqu’à 8 litres ; témoignages d’une époque où ce « oiseau éléphant » peuplait encore la région. A chaque œuf  patiemment restauré, l’homme se prend à rêver de cette étrange espèce disparue, il y a 2.000 ans ; il s’imagine un oiseau semblable aux autruches qu’ils en vues en photo. Quant à savoir ce qu’il fait de ces fossiles, il garde le secret. Sans doute en revend-il certains sans être toujours sûr que les acheteurs ne les sortiront pas illicitement de l’île. Car le pillage et la contrebande menacent ce patrimoine archéologique du Grand Sud.

 Mais la passion pour ce mystérieux animal l’amène chaque jour à la recherche de nouveaux fragments manquants à son puzzle ovoïde. Aujourd’hui il espère trouver les  fragments qui lui manquent : quelques bouts de coquille qui formeront une voûte pareille à celle du ciel qu’il montre de la main, et où déjà s’allument les premières étoiles.

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Des tapis mohairs au cœur de la brousse.

Ici tout le monde l’appelle Eric « Tapis ». Un des rares vazaha qui tient le rude quotidien du sud malgache. Voilà plus de dix ans qu’il a relancé la confection des fameux tapis en mohair. Pourtant, au village d’Ampanihy, cet artisanat ne date pas d’hier. Il a même écrit les lettres de noblesses de ce bout de brousse perdu. Une époque révolue où les chèvres angora, introduites par les colons, offraient leur laine aux tisserandes des environs. En témoigne la ruine de la Maison du Mohair reprise par le PAM pour entreposer les sacs de riz, mais aussi les métiers à tisser rongés par les insectes, faute d’argent, faute de laine.

Un pari un peu relevé par ce Français tombé au hasard d’une escale dans cette région fascinante. C’est une alchimie qui s’opère dans l’atelier, un équilibre entre ce peuple et cette nature hostile de l’extrême sud malgache. Ces femmes de la brousse tissent avec une sensibilité et une habileté de doigté incomparable. Et c’est toute la douceur que l’on croyait absente dans cette région du monde qui se retrouve au bout de leurs doigts. Ça rit, ça chante, ça discute dans l’atelier. De temps à autre l’une d’entre elles quitte son métier à tisser pour allaiter son bébé. Certaines places sont vides, ce sont celles des tisserandes parties quelques jours, le temps d’une cérémonie funéraire ; un fomba qu’elles ne sauraient rater. La tradition avant le travail pour ces femmes Antandroy et Mahafaly.

Dans ce « pays où l’eau se cache », il a fallu s’adapter aux règles imposées par la nature : « On fait nos courses en brousse. Toutes les teintures sont végétales » précisent Délis, Modeste et Koto qui préparent la laine. Vahombe, lichens, écorces et « barbe de forêt » se mélangent à la laine dans une grande marmite. Et la magie s’opère : les pelotes sèchent lentement, éclatant au soleil dans une kyrielle de teintes qui dépendent des saisons. L’atelier tourne au rythme de la brousse.

Les teintures végétales sont le travail de toute une vie dans ce bout du monde où 90 pour cent de la végétation est endémique, regorgeant autant de vertus inconnues. Alors Eric écoute les ray aman-dreny, ces anciens qui lui dévoilent certains des secrets du bush, interroge les femmes qui se maquillent avec les plantes, et il élargit sans cesse sa palette de teintes pour sa laine. De véritables fruits du sud ses tapis. D’ailleurs c’est leur propre culture que les tisserandes expriment en traçant, nœud après nœud, des motifs représentant croix antandroy, aloalo…Le tapis n’est qu’un support pour faire découvrir cette région trop souvent oubliée. Et la griffe du sud malgache se fait connaître. Des tapis sortent de cette brousse perdue, où la première ville est à 15h de piste, pour finir dans finir dans des salons canadiens, américains…et d’autres charmés par la douceur de cet artisanat tout droit sorti d’une des plus rudes contrées.

Elle est loin d’être épuisée cette inspiration qu’Eric puise dans l’insondable culture du sud, et les verres de THB, une muse plus qu’une bière. Et les tapis mohairs ont de beaux jours devant eux dans ce pays où le temps s’est arrêté, s’il a un jour exité.

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La minorité Antandroy de Tuléar.

Ici il se fait appeler « John » ; c’est le prénom qu’il a adopté depuis qu’il vit en ville. Un prénom de star hollywoodienne, sa dernière illusion. Comme les 3.000 autres Antandroy qui tirent les pousse-poussede Tuléar, il a quitté son Androy natal lors d’une de ces années où la terre ne suffisait plus pour nourrir son peuple. Alors il est venu avec un rêve en tête : gagner de l’argent, accumuler un à un les francs malgaches, s’offrir le plus beau des troupeaux, puis retourner chez lui en héros de l’Androy. Ce rêve, tous les migrants Antandroy le font, mais chaque jour qui passe le rend un peu plus irréalisable : la vie est trop chère pour s’offrir un retour pour l’Androy. D’autant plus qu’y retourner sans savoir de quoi s’acheter un zébu est impensable : ce serait un déshonneur.

Alors comme tous ses semblables, John reste dans cette ville qui n’est pas la sienne. Déracinés, les Antandroy acceptent les tâchent les plus pénibles ; et, à la place des sagaies aiguisées, ce sont des manches de pousse-pousse que ces hommes robustes tiennent dans leurs mais. Sur les côtés, ils y peignent des enseignes de compagnies aériennes qu’ils rebaptisent avec humour et nostalgie « Air Androy ». De quoi laisser croire à leurs clients qu’ils sont les plus rapides, de quoi se donner à eux-mêmes l’illusion d’un prochain retour  pour leur pays des épines. Et ils tirent et ils courent, sillonnant inlassablement la ville avec leur attelage pour quelques francs par jour, juste de quoi cotiser pour la location du pousse et s’offrir une gamelle de riz.

Des « bêtes de traits » disent les touristes qui prirent de pitié et de gêne, hésitent à s’offrir pour un prix dérisoire, un tour à travers la ville, confortablement installé au fond de ces banquettes ombragées. Billet pour la honte et l’infamie de la misère humaine ou simple dépaysement d’une ballade en pousse-pousse ? Le tireur Antandroy ne peut comprendre ces états d’âme de touristes. Pour lui, le Blanc, le « Vazaha » comme il l’appelle, a l’argent, cet argent qui lui manque encore pour retourner en Androy, pour réaliser son rêve. Alors il est prêt à se briser l’échine sous cette chaleur accablante, et parcourir toute la ville pour satisfaire ces clients en or, pour quelques billets qui le rapprocheront de sa terre.

Les autres Antandroy vendent leur bras et leur sueur pour décharger les camions, porter les sacs de riz. Et comme ce peuple est le seul à ne pas craindre les esprits de la nuit, ces hommes s’improvisent souvent gardiens de villas au courage et à la fidélité indéfectibles.

Avec leur espoir de repartir le lendemain sur la terre de leurs ancêtres, ces migrants vivent par familles entières à même le trottoir : un habitat spontané fait de quatre planches branlantes posées sur quelques mètres carrés de poussière. Et comme tous ne peuvent rentrer à l’intérieur, beaucoup passent la nuit enroulés dans un lambahoany sur leur pousse-pousse. Les Antandroy conservent la simplicité de la vie en brousse ; seule nouveauté rencontrée par ces hommes venus d’ailleurs, la misère de la ville.

Vivant dans la rue, ces hommes en sont devenus les maîtres. Organisés en un puissant syndicat, la cohésion et la fierté Antandroy font de cette minorité un peuple respecté dans tout Tuléar. L’intransigeance de leurs lois coutumières se substitue à celles de la gendarmerie, car même loin de la terre des ancêtres, la culture ne doit pas être bafouée. La misère ne saurait faire perdre l’honneur et la mémoire du clan.

Au détour d’une rue, John salue respectueusement un vieillard qui s’épuise à tirer avec peine un misérable  pousse-pousse. Regard vide, visage fermé, un malheur démesuré accable le vieil homme. Ce comportement semble étrange lorsqu’on sait que peu de choses affectent le moral d’un Antandroy. « Il est perdu » lâche discrètement John entre ses dents. Un drame que de voir ce vieillard que la mort attend obligé de sacrifier ses dernières heures au devant d’un pousse-pousse, dans une ville étrangère. Et pour les autres migrants, « être perdu » c’est mourir loin des ancêtres sans aucun zébu à sacrifier et ne pas voir son esprit rejoindre ceux du clan.

Désillusion de ne pas être chez soi, désespoir de ne pas retourner en Androy, certains sombrent dans l’alcool, la drogue et la violence. Et c’est un asile luthérien où l’on enchaîne les « possédés diaboliques » qui attend ces rares-là. Là-bas, tous les jours, dans de grandes salles vides où ils sont condamnés, des femmes habillées de blanc et qui ne croient pas aux mêmes esprits, viennent leur secouer la tête en criant pour en chasser le diable qui les ronge.

Et c’est l’incompréhension que l’on dit dans les yeux de ces hommes et de ces femmes qui ne retrouvent pas leur identité dans ce monde si différent  du leur. Seules les lourdes chaînes en fer les forcent à se résigner, à accepter le désespoir …

John lui rêve encore, non plus des rêves de film américain  mais des rêves d’argent , de cet argent qui lui permettra un jour de revoir les cactus, la latérite brulée, le tombeau de son père mais surtout, de pouvoir contempler les zébus qui seront les siens.

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  Les auteurs du livre Thomas Honoré (Photographes)

Né en 1982, il est étudiant en Géographie à Parie. Le voyage est pour lui un moyen de comprendre la diversité culturelle du globe, la photographie un instrument pour témoigner. Une première expérience sur la Grande Ile qui lui a donné le goût de l’aventure.

Benjamin Valverde (Photographies et Textes)

Né en 1981, il est étudiant en Géographie à Paris. Passionné par le photoreportage et la découverte de contrées isolées, l’extrême sud de Madagascar a été une première expérience, la réalisation d’un rêve d’enfant.

DESS en Géopolitique, il a remporté le prix du meilleur photo reportage du Festival Off de photo reportage de Perpignan en 2003.

Tiré du livre "MADAGASCAR", Antandroy, Mystère d'un peuple Benjamin Valverde et Thomas Honoré